Photo: CEC/Kinga Majewska
90 personnes se sont retrouvées à Helsinki, en Finlande, du 1er au 3 décembre pour se questionner sur les soubassements idéologiques de l’invasion russe en Ukraine et tenter d’y répondre d’un point de vue théologique, politique et spirituel, à l’invitation de la Conférence des Églises européennes (CEC) et des Églises orthodoxes et luthériennes de Finlande.
Un an après la Consultation européenne sur la paix juste qui s’était tenue en Pologne, à Varsovie, c’est en Finlande, à Helsinki, que la Conférence des Églises européennes (CEC) a poursuivi le cheminement de réflexion après la guerre d’invasion menée en Ukraine par la Russie. 90 participants — universitaires, responsables et représentants d’Églises, de conseils nationaux d’Églises ou d’institutions œcuméniques — ont répondu présents à l’invitation commune de la CEC et de l’Église orthodoxe de Finlande et de l’Église évangélique luthérienne de Finlande pour approfondir le thème Résister à l’Empire — Promouvoir la paix — Les Églises face à l’idéologie du « Monde russe ». Le thème était vaste, « profondément théologique, éthique, spirituel et humain, mêlant les réflexions autour des questions d’empire, de paix et de violence », selon l’évêque de l’Église anglicane Dagmar Winter, vice-présidente de la CEC, lors de son discours d’accueil.
Faire face au passé
La professeure Regina Elsner, de l’Université de Munster en Allemagne, soulignait la complexité du thème dans sa présentation introductive aux trois jours d’échanges : « les liens entre empire et christianisme sont anciens et compliqués, depuis Constantin. […] La séparation entre l’Église et l’empire s’est toujours faite de façon douloureuse dans l’histoire ; l’Église orthodoxe russe représentant d’ailleurs certainement une exception en la matière. » Par conséquent, elle invitait les participants à la conférence à une approche honnête de l’enracinement impérialiste qui gangrène encore nombre d’Églises : faire face au passé, choisir l’option préférentielle pour les marginalisés, vivre la synodalité comme pratique d’une égalité structurelle et oser aborder théologiquement la question de la décolonisation.
La tenue d’une telle conférence à Helsinki à ces dates-là, par ailleurs coorganisée par les deux Églises d’État de la Finlande, luthérienne et orthodoxe, a de nombreuses fois durant les trois jours fait résonner le passé en écho à la guerre menée par la Russie en Ukraine. La Finlande avait en effet connu, 86 ans plus tôt, l’invasion par des troupes russes, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le 30 novembre 1939.
Détricoter les discours idéologiques
Une grande partie de la deuxième journée fut consacrée au concept de Russkii mir (le « Monde russe ») qui recouvre les usages que le pouvoir politique russe comme ses soutiens ecclésiaux, du côté du Patriarcat orthodoxe de Moscou font de l’histoire politique et spirituelle de la Russie et de l’Église orthodoxe, justifiant la nécessité de « protéger » un territoire comprenant l’actuelle Russie, mais aussi nombre de se plus proches voisins, dont l’Ukraine. Les intervenants ont tous souligné la difficulté à dénouer les fils d’une idéologie qui ne se présente pas comme telle. Le professeur Juha Meriläinen, enseignant à l’Université d’Helsinki, pointait que comme tout discours de propagande, les discours tant politiques de Vladimir Poutine que théologiques du Patriarche de Moscou, Kyrill, jouent sur l’ambivalence et la contradiction, les arguments étant souvent retournés en fonction du contexte et appuyés sur une vision romanticisée de l’histoire russe. Le professeur Cyril Hovorun, de l’Institut œcuménique Huffington à Los Angeles, revenant sur les dix dernières années du dialogue théologique au sein des Églises orthodoxes, rappelait qu’en 2015, lors d’une précédente conférence à Helsinki sur l’orthodoxie dans un monde postcommuniste, en écoutant l’intervention du Patriarche Kyrill, personne ne croyait au Russkii mir. Dix ans plus tard, plus personne ne doute que ce concept soit vivant et brandi par le pouvoir moscovite. Osant un parallèle entre la prise de pouvoir de Mussolini en Italie en 1922 et sa publication dix ans plus tard seulement de La doctrine du fascisme, Hovorun a pointé que les deux ne se présentaient d’abord pas comme des systèmes idéologiques, mais comme des mouvements de résistance face « aux dérives du monde ».
Un appel aux démocraties
La dernière matinée était consacrée à des échanges sur le danger illibéral qui menace de plus en plus de démocraties occidentales et aux sursauts démocratiques nécessaires, aux remises en question tout aussi nécessaires des gouvernants de ces pays que des acteurs de leurs sociétés civiles, parmi lesquels, les Églises. « Les adversaires de nos démocraties libérales argumentent sur des échecs réels de nos démocraties en termes de sécurité économique et ontologique », concluait l’évêque Dagmar Winter à la fin des échanges, invitant chacun à prendre sa part pour répondre à ces enjeux vitaux pour de larges parties des populations des pays européens.
La conférence s’est d’ailleurs conclue par l’adoption d’une déclaration invitant les Églises à vivre selon l’inspiration du triple ministère du Christ (roi, prophète et prêtre) « pour résister à l’Empire et promouvoir la paix : servir avec passion, parler avec audace et prier avec fidélité. »
Lisez ici le texte complet de la déclaration de la conférence
Gérald Machabert,
Pastor of the Union of Protestant Churches of Alsace and Lorraine